45 SECONDES DE ROUTINE DANS L'ENFER D'UN QUAKE-LIKE - RETOUR À LA REALITE Mais revenons-en à notre personnage. Après quelques menues difficultés à se mettre dans le bain, Nilstorm avait repris le contrôle de ses émotions pour s'engager vraiment dans la partie. Il n'allait pas tarder à prendre les rênes de la danse, en compagnie d'un Space Ranger à tête de lézard, qui, se détachant du lot, s'avéra non seulement être un virtuose du lance-roquettes, mais aussi un très fin sniper. Le match tourna au duel, ou plutôt à une joute par victimes interposées, au cours de laquelle ils comptabilisèrent tous deux jusqu'à plus de cinquante kills d'avance sur le peloton. Après presque deux heures de jeu, Nilstorm, prenant l'ascendant sur son principal adversaire grâce à sa très bonne maîtrise de toutes les subtilités de l'arène (la disposition des armes, la configuration des décors, les différents chemins critiques entre les points nodaux du tableau), remporta la victoire, avec huit points d'avance sur le Ranger. Alors que le tableau des scores finaux s'affichait sur tous les écrans, les joueurs, tous anglophones, à l'exception de Nilstorm, échangèrent un ou deux brefs commentaires d'usage, en mode texte. " [gg] - [gg] - [u rulez u lucky bastard !!! ;)] - [time to sleep, see ya] - [see ya l8r] " * Ôtant son casque, Nilstorm se dressa de sa chaise. Tout en étirant ses articulations, endolories par une longue station immobile, il quitta la partie et éteignit son PC en quelques raccourcis-clavier. Avisant dans l'obscurité la canette de cola en équilibre au sommet de son 17 pouces, il épancha une vague soif avec quelques gorgées de boisson tiède et éventée, puis se vautra lourdement sur son plumard, un matelas affaissé, flanqué au travers d'un sommier sans pieds posé à même le sol. Il tourna la tête en direction du vieux réveil électrique, posé sur la moquette, à la hauteur de son regard. Les gros chiffres rouges électroluminescents indiquaient quatre heures et quart. " Ouh la !!! Petit soupir réprobateur de Nilstorm. Pfff... T'es vraiment pas raisonnable, vieux... " Roulé en boule dans son sac de couchage, les yeux fermés, il s'adonna encore un instant à la douce satisfaction de sa jolie prestation guerrière, à peine attentif aux bribes d'images de la longue bataille, qui se télescopaient à grande vitesse dans son cerveau. Des couloirs qui défilent, des éléments de décor, des explosions en tout genre, des bonus d'armes qui flottent au raz du sol, des corps déchiquetés et projetés en l'air, des guerriers qui courent dans tous les sens, etc. Son organisme évacua doucement les dernières traces de tension nerveuse, il sombra dans un sommeil sans rêves. Trois heures plus tard, qui pour Nilstorm, passèrent comme cinq minutes, le réveil entonna sa ritournelle stridente et digitale. Le jeune homme, d'abord insensible pendant un bon moment à l'odieuse mélopée, finit par réagir. Il lança le bras et, tâtonnant du bout des doigts, les paupières toujours closes, gonflées par le manque de sommeil, éteignit la sonnerie. Luttant contre une impérieuse envie de replonger derechef dans les bras de Morphée, il cligna des yeux avec précaution dans la semi-obscurité. " Bon allez... Debout ! " Comme chaque matin, son premier geste fut d'allumer l'ordinateur pour vérifier s'il avait reçu des messages pendant la nuit. Alors que le système d'exploitation lançait la procédure de démarrage, Nilstorm fit le tour du bureau, alla jusqu'à la fenêtre à l'opposé de sa machine, en vis-à-vis de l'écran, ouvrit le battant et poussa les vieux volets en tôle. Il détourna la tête et plissa les yeux pour éviter d'être ébloui, frissonnant quelque peu dans son jogging et tricot de peau sous l'effet d'une bouffée d'air matinal. Son esprit, victime de symptômes assez comparables à ceux d'une gueule de bois, restait passablement embrumé. Il savait qu'il fallait s'activer mais ne parvenait pas encore à vi sualiser la première étape de la marche à suivre... Ah oui… Le petit déj'... Bon... La cuisine. Tandis qu'il retraversait le studio en diagonale, contournant le poste de travail (un vieux bureau métallique, recyclé depuis plusieurs années déjà en meuble d'ordi, sans la moindre place pour écrire) son coude effleura un objet de faible poids. Ce n'est que lorsqu'il se rendit compte que la boite de Cola était en train de se déverser sur son clavier qu'il se réveilla totalement. Ce retour à la réalité fut ponctué par un " Et M...e !!! " retentissant. La panique soudaine l'amena à agir avec promptitude. Il releva la canette, s'engouffra dans le réduit qui faisait office de kitchenette, s'empara de l'essuie-tout. Tout en utilisant l'index et le majeur de sa main droite comme axe d'évidement, il déroula une longue bande de papier absorbant, tamponna rapidement de la main gauche les gouttelettes qui perlaient sur les touches du pavé numérique. Alors qu'il s'évertuait à éponger tant bien que mal les résidus de liquide poisseux entre les interstices du clavier, il s'invectivait lui-même, furieux d'avoir attenté à l'intégrité de sa machine, cette imposante masse beige vers laquelle tout l'espace du studio était orienté. D'une propreté presque toujours impeccable, en vertu d'une lutte draconienne sans fin, quasi maniaque, contre les effets électrostatiques inhérents à ce type d'équipement, l'écran, l'unité centrale et les enceintes étaient sertis, tel des joyaux, dans le désordre de la pièce. Nilstorm, d'ailleurs, se demandait parfois si cet ordinateur n'était pas en fait le centre vital de son appartement, tout le reste étant plus ou moins dévoué à son bon fonctionnement. Le lit, la petite cuisine et la salle de bain servant à " l'entretien " de l'utilisateur, et l'utilisateur étant lui-même en charge du fonctionnement régulier de la machine. Hélas, rappelé à l'ordre par son réveil qui prenait un malin plaisir à lui témoigner de l'implacable défilement du temps, il lui fallait remettre à plus tard la réparation complète de sa maladresse. Petit saut au coin cuisine. Le fond de la casserole en alu portait encore les traces de lait bruni du petit déj de la veille et de l'avant-veille. Tant pis, elle ferait l'affaire. Ah non ! la brique dans la porte du frigo était presque vide. Laisse béton. De toute façon, Nilstorm n'avait plus le temps. Il lui faudrait se contenter d'un fond de jus d'orange et de trois ou quatre cuillerées de blé soufflé, puisées à même la boite. Tout en mastiquant avec précipitation ce que sa sœur nommait " des granulés pour veau ", debout devant l'évier, machinalement, il suivait du bout du doigt le contour des dernières lettres de la marque des céréales, " Earthquaker ". En se penchant au dessus du bac rempli de vaisselle sale, il jeta un œil par la petite lucarne. " Ouais, va faire beau au cimetière aujourd'hui, c'est déjà ça. " Pendant qu'il se dirigeait vers la pile de linge éparpillée sur le sol, qu'il enfilait son pantalon de travail (un treillis difforme) et qu'il tentait de débusquer à l'odeur un t-shirt potable, il ne pouvait s'empêcher de jeter de brefs regards inquiets vers sa bécane, un peu comme s'il épiait une personne souffrante dont il aurait voulu estimer les dégâts internes de sa maladie. Ses derniers mouvements avaient été rodés des dizaines de fois. En moins d'une minute il se " brossa " les dents, saisit un livre tout écorné posé sur une chaise à côté de l'entrée, empoigna son blouson, empocha ses clés au vol, claqua la porte et descendit en courant les quatre étages. Traversant le hall d'entrée, il reprit son souffle devant le seuil du sous-sol, tout en palpant nerveusement les larges poches de son pantalon. " C'est pas trop tôt ! grommela-t-il en mettant finalement la main sur le trousseau. B...l, qu'est--ce que ça fichait dans ma poche de droite ? " Il donna un rapide tour de clé dans la serrure archaïque. La porte s'ouvrit d'un seul coup, dévoilant l'escalier sombre qui menait aux boxes du sous-sol. Nilstorm appuya, ou plutôt donna une claque à l'interrupteur, allumant dans le long passage terne aux murs bruts de décoffrage, deux néons, faisant clignoter un troisième (celui-là était au bord de la rupture). Quatre angles de couloir et une ouverture de cadenas plus tard, il extirpait son VTT du fatras d'objets entassés au fil des années et des " au cas où ". Pendant son retour à la surface, comme chaque matin, il ne put s'empêcher de comparer les méandres du sous-sol à un de ces décors glauques qu'on trouve dans les Shoot 3D, s'amusant à imaginer qu'à chaque recoin, il pouvait tomber sur un guerrier embusqué. En slalomant gaillardement entre les files de voitures, lui revenait en mémoire l'âpre combat de la nuit. Notamment, cette poursuite du bot dans le labyrinthe végétal qui s'était mal terminée pour lui. Après coup, il analysait avec une parfaite lucidité les raisons qui l'avaient conduit à la faute. D'abord, un léger excès de confiance, dû à l'infériorité théorique du bot. Mais surtout, un élan de colère mal contrôlé, assorti d'un irrésistible désir de revanche immédiate. Il n'en avait pas fallu davantage. Et plutôt que de choisir l'option la plus raisonnable, c'est à dire s'engager dans la deuxième entrée du labyrinthe, afin de parvenir à coup sûr au lance-roquettes avant son adversaire, il s'était bêtement jeté à ses trousses, dans une course fébrile qui s'est soldée par un échec. Tant qu'il n'aurait pas trouvé le moyen de vivre le stress d'un Deathmatch avec un complet détachement, une maîtrise totale de ses émotions, Nilstorm resterai du mauvais côté du fossé qui sépare les bons joueurs des grands joueurs. " Plus facile à dire qu'à faire " se dit-il. Sur ce constat un peu amer, il reprit ses esprits et fixa son attention sur le feu rouge, impatient de donner le coup de rein qui l'engagerait dans la rue du cimetière. (*) Traduction : " [bonne partie] - (tu maîtrises enfoiré de veinard !!! ;)] - [c'est l'heure d'aller se coucher, à plus] - [à plus tard] " TO BE CONTINUED |

