L'ANNÉE WARSOW - L'ANNÉE ZÉRO - UN GERME DE CONTESTATION - Quoi WARSOW ? Moira entendit Benjamin Larmuret pousser un profond soupir excédé. Reprenant aussitôt sur un ton sec. - Tu vas pas remettre ça sur le tapis ? Je croyais qu'on avait réglé ça ! - Calme-toi mon petit Benny et écoute moi deux secondes... - Vraiment, tu ne manques pas d'air, toi. Déjà, je te signale que demain on boucle, et toi, tu n'as toujours pas rendu ton article sur le 13ème festival du cinéma documentaire expérimental de Oraillac. Et arrête un peu avec tes " mon petit Benny ", s'il te plait ! - T'as fini ? Bon. Laisse moi te poser une ou deux questions. Est-ce que tu trouves normal qu'un jeu explicitement violent, dans lequel des milliers de joueurs passent leur temps à s'entre-tuer hargneusement dans un grand délire paranoïaque, puisse se targuer d'être le plus grand espace public d'Internet ? Tu trouves pas dangereux que cette monstrueuse apologie des armes et du comportement animal soit banalisée au point d'être élevée au rang de modèle de société virtuelle ? - Écoute, je suis d'accord avec toi, c'est pas très reluisant, tout ça. N'empêche que je ne vois pas en quoi ça peut intéresser nos lecteurs. Je te rappelle que tu bosses pour la référence des hebdos culturels, on a affaire à un public intelligent et informé, pas le genre à vraiment s'intéresser à tes histoires de jeu vidéo. - Attends... Tu sais ce que je viens de lire ? Les créateurs du jeu se prennent pour les conseillers municipaux de cette communauté soit disant bienveillante et altruiste !!! Carrément aberrant. Tu t'imagines que là, en ce moment, il y a des tas d'ados à qui on est en train de faire croire qu'en fréquentant ce lieu de boucherie immonde, ils participent en même temps à un mouvement collectif fraternel et citoyen ? Tu trouves pas ça permissif, toi, cet amalgame ? Ben, rends-toi compte que cet endroit, sous couvert de réalisme et de coïncidence avec notre époque, constitue en fait une gigantesque galerie commerciale propice à un matraquage publicitaire sans vergogne ! Nouveau soupir contrarié du rédacteur en chef, prolongé d'un bref silence. Moira s'apprêtait à poursuivre son argumentation, mais Benjamin Larmuret la coupa net dans son élan. - Je regrette. Pour moi, là, il y a tout juste de quoi faire un petit billet d'humeur. 1200 signes, sur une demi colonne, dans les pages Société. C'est tout ce que je peux faire pour toi. Moira comprit qu'il était inutile d'insister davantage. Une moue particulièrement expressive barra son visage, ne laissant aucun doute sur la contrariété que lui causait la réponse du rédacteur en chef. - Ok. T'es dur quand même. Bon, je te donne ça d'ici la fin de la semaine. De toute manière, je suis persuadée que ça va déclencher des réactions chez nos lecteurs. Je vais continuer à creuser et tu finiras bien par comprendre qu'il y a un gros sujet à exploiter. - C'est ça, ironisa Ben. En attendant, bouge un peu tes jolies fesses pour ton dossier sur le festival d'Oraillac. T'as pas intérêt à nous bâcler ton compte-rendu sur le cycle d'hommage à Chris Marker. - T'inquiète. J'ai déjà rédigé un long développement sur une des séquences de " Le fond de l'air est rouge ", son film de 77 qui clôt la programmation. Marker a utilisé des images d'archives, dans lesquelles on voit un pilote américain à bord de son appareil qui commente en direct un raid meurtrier sur un village vietnamien. Si t'avais vu le plaisir non dissimulé qu'avait cette charogne à raconter dans le détail que le truc ultime des pilotes pour prendre leur pied, c'est pas les bombardements au Napalm, mais quand les civils, paniqués, sortent de leur planque et que les pilotes peuvent alors passer en rase-mottes et arroser à la mitrailleuse toutes ces minuscules proies qui courent à découvert ! - Je connais la scène. Effectivement, c'est très fort. N'empêche, tu as jusqu'à ce soir pour remettre tout ça au secrétaire de rédaction, j'espère que c'est bien clair. Bon , je peux disposer ? - Ah oui, une dernière question. Antoine Coparnand, du mag e-GamCom, ça ne te dis rien ? - Antoine Coparnand ? Tu vois pas qui c'est ? T'as vraiment la mémoire courte, toi ! Tu ne te souviens pas, l'année dernière, le nabot surexcité à moitié bourré qui t'a tenu la jambe pendant toute la soirée, à l'inauguration de Cybermachin Center, la chaîne de cybercafés en grande surface ? - Non ?!? Celui qui s'est incrusté dans notre taxi et qui a failli me vomir dessus ? Comment j'ai fait pour l'oublier, celui-là ! [rires] - Pourquoi cette question, au fait ? Tu projettes encore de pimenter ta vie sentimentale catastrophique avec un nouveau plan mec foireux ou quoi ? Moira ne releva pas l'allusion sarcastique à sa piètre expérience en matière de rencontres masculines. - Comme ça, pour rien. Allez, à plus ! Lui répondit-elle, en finissant sa phrase sur un ton faussement enjoué, avant de raccrocher brusquement. La main toujours posée sur le téléphone, Moira ne pu s'empêcher de se laisser aller, pendant quelques secondes, à ruminer la dernière remarque de son boss. " Quel naze, celui-là " se dit-elle en chassant finalement de son esprit le trouble qu'avait causé la mesquine remise en question d'un sujet personnel épineux. Retournant à son exemplaire d'e-GamCom, elle feuilleta rapidement les pages pour en dénicher l'ours (ndla : l'encart générique du magazine). Les quatre derniers chiffres de la ligne directe de chaque membre de la rédaction figuraient juste à côté de la mention de leur nom. Moira composa prestement le numéro d'Antoine Coparnand. Pendant que la voix féminine du message en boucle lui confirmait qu'elle était bien au standard de la rédaction d'e-GamCom et la priait de rester en ligne, elle survola les dernières lignes de l'article. Ivanoé Lebreton finissait son interview en donnant moult détails sur la dernière évolution du moteur du jeu : nouveaux effets de particules, rendus sonores améliorés, optimisation des collisions de polygones, meilleure compatibilité avec les cartes 3D de dernière génération, etc. - Blablabla... Tournant la page, la jeune femme s'arrêta sur l'encadré par lequel se terminait le dossier : WARSOW - Mode d'emploi. " .../... Warsow possède une dimension jeu de rôle, basée sur l'astrologie, selon un système qui, au final, diffère très peu des jeux de rôle classiques. Le studio de développement a mis au point une astrologie simplifiée (qui n'a d'emprise que sur les statistiques de combat des lutteurs), mais fidèle à l'astrologie traditionnelle, faisant appel à une imagerie de circonstance, mélangeant allègrement emblèmes guerriers et figures zodiacales universelles. Le jeu intègre un petit programme de calcul du mouvement des planètes du système, qu'il utilise d'abord lors de la phase de création du perso. À chaque planète du système solaire correspond plusieurs caractéristiques de combat, propres à sa symbolique. Ainsi, chaque perso dispose de son propre thème astral. C'est à dire qu'il hérite d'un certain profil, déterminé par des aspects positifs et négatifs, sous l'influence de la position des astres, en fonction de l'heure de sa création. L'idée philosophique globale étant qu'il n'y a pas de mauvais ou bons thèmes astraux, mais seulement des faiblesses avec lesquelles il faut cohabiter et des aptitudes plus ou moins exploitées. Saviez-vous que la majorité des joueurs a choisi sa propre date de naissance pour créer son perso ? Ils sont 73 % à estimer que c'est le meilleur moyen pour mettre en phase sa propre personnalité avec les statistiques de son incarnation, obtenir rapidement de bons résultats, bref, se couler dans la peau de son avatar (à la condition d'en assumer les imperfections). .../... " - Ben voyons !!! Non mais j'hallucine ! C'est quoi ce charlatanisme ?!? grommela Moira qui n'en croyait pas ses yeux. Soudain, une voix nazillarde retentit dans le mini haut-parleur. - Allo ? - Bonjour , Antoine Coparnand ? - Lui-même. - Moira Greenblat à l'appareil, vous vous souvenez de moi ? - Moira Greenblat ? Euh... Petite hésitation. Oh Moira ! Ça par exemple, quelle surprise ! Comment allez-vous, très chère ? Que me vaut l'honneur de ce coup de fil ? - Ça va bien, je vous remercie répondit poliment Moira, en notant que son interlocuteur ne semblait pas manifester la moindre gêne concernant sa conduite passée. - Alors, vous avez réfléchi à ma proposition de collaboration ? - Quelle proposition de collaboration ? - Vous savez bien, ma proposition de tenir une rubrique jeu vidéo dans les pages de votre journal... Moira se souvint qu'effectivement, lors de leur rencontre, le jeune homme sans complexes lui avait lourdement suggéré un truc de ce genre, prétendant qu'aucun magazine culturel digne de son nom ne pouvait plus se permettre de négliger un tel secteur de loisir, sous peine de se faire dépasser par les événements. - Oh je vois... Hum... Je suis désolée, Antoine, la perspective d'une rubrique jeu vidéo dans nos pages Multimédia n'est toujours pas d'actualité. En fait, je viens de lire votre article sur WARSOW et je vous appelle pour avoir quelques infos. - Euh... Oui... Bon. Que voulez-vous savoir ? - Durfort 3D Studio. J'envisage une interview de ses dirigeants et j'aurais aimé que vous m'en disiez un peu plus sur eux. - C'est donc ça... Ok. Mais encore ? - Comme ils ont l'air de pas mal filtrer leurs contacts avec les médias, je me demandais si vous n'auriez pas un ou deux tuyaux pour entrer dans la forteresse. - Effectivement, il y a dans cette boite une vraie paranoïa au niveau de la communication. Informations diffusées au compte-gouttes, journalistes triés sur le volet, etc. Tentez votre chance et vous verrez bien. À mon avis, enfin tout dépend du sujet de votre article, l'idéal serait de court-circuiter leur service de presse pour entrer directement en contact avec Brian Dufort ou Ivanoé Lebreton, plutôt ce dernier d'ailleurs. - Dans votre papier, vous insinuez que Brian Durfort vous a reçu poliment, mais de manière un peu rigide. Et je me suis demandée pourquoi le créateur d'un jeu au succès énorme aurait des raisons de rester sur la défensive. - Euh... Il faut dire que c'est moi qui avait fait le test de leur avant dernier jeu, Atomic Soldier 3. En tant que grand fan des productions de chez Durfort 3D Studio, ma déception devant le manque d'intérêt du titre s'était traduite par des commentaires et un verdict... Hum... Plutôt sévères, on va dire. - Je vois. Autre chose à me signaler à propos de Brian Durfort ? - Rien de spécial. Je sais que c'est un vrai manager, pas mal autoritaire et tyrannique, qui cependant a su maintenir depuis le début un très fort esprit de cohésion et d'émulation au sein de son équipe. - Et sur le plan personnel ? - Marié, jeune père de famille. Sans histoires, je crois. J'ai même l'impression qu'il accorde à sa vie familiale joue un place importante. - Qu'est-ce qui vous fait dire ça ? - La fin de notre interview a été interrompu par un coup de fil, de sa femme justement. Je m'attendais à ce qu'il lui demande de le rappeler, mais en fait, il a écourté notre conversation et m'a reconduit à la porte, avant de reprendre sa communication. Ça m'a un peu énervé, de me faire évincer comme ça, pour un coup de fil perso. [sur un ton jovial] Mais changeons de sujet. Quand est-ce qu'on se passe une soirée en amoureux, tous les deux ? Une soirée pizza, dans mon p'tit sweet home, devant un bon DVD, en 16/9ème et son 3D, tranquilles, avec quelques bières, ça vous branche ? " T'as raison, minus ! Si c'est pour me bassiner pendant des plombes avec tes exploits vidéoludiques et finir par me gerber des bouts de pizza sur les pompes comme la dernière fois, tu peux toujours courir ! Tu doutes vraiment de rien, toi ! " Moira n'en revenait pas. - Euh, c'est gentil, mais là, en ce moment, j'ai pas mal de boulot, voyez-vous. Merci pour votre invitation mais ce sera une prochaine fois ! - Pas de problème ! Je vous appelle dans quelques jours ? - D'accord, on a qu'à faire comme ça. Merci pour les infos et à bientôt ! Clic. " Ouf ! " pensa-t-elle, pas vraiment amusée par la naïveté et le culot du journaliste. Jetant un coup d'oeil sur sa montre. " Hum... 11 heures et quart, ça va. Je m'accorde encore une heure, puis un bon bain. " Moira s'apprêtait à créer un nouveau fichier texte dans le répertoire de ses documents de travail, mais elle se ravisa. " Qu'est-ce que je fais, je l'appelle ? Oui ? Non ? " se demanda-t-elle, tandis que sa main hésitait à empoigner le téléphone. " Bah, il ne peut pas me refuser ça... Pour une fois que je m'intéresse à ses occupations... " Nouvelle numérotation, nouveaux bips résonnant dans l'appareil. Au bout de la quatrième sonnerie, la voix féminine préenregistrée prit le relais. "Pfff... Même pas foutu de mettre une annonce personnalisée sur son répondeur... " Elle attendit le petit signal sonore qui allait lui donner le feu vert pour laisser son message. " Salut lézard, c'est Moira. Dis, c'est bientôt midi, alors j'espère que t'es pas en train de glander sous ta couette ! Naan, je plaisante, je sais bien que t'es archi débordé par les insurmontables responsabilités de ton travail à mi-temps ! Bon j'arrête. Voilà, j'aurais besoin que tu me donnes ton avis... Oui, toi... Tout arrive mon bonhomme... Rassure-toi, c'est dans tes cordes, c'est à propos d'un jeu. WARSOW, tu pratiques, non ? Je fais un petit sujet dessus et tu pourrais m'éclairer sur deux trois points. Ok ? Je passerai à ton boulot pour qu'on en discute, cet après-midi vraisemblablement. D'accord ? Tschüss ! " À nouveau face à son ordinateur, la jeune femme contempla pendant quelques secondes le curseur qui clignotait, en haut de la page vierge destinée à recueillir ses premières notes. " Ouais, bon... On verra ça plus tard. " Moira, se redressant, traversa la pièce en direction du petit couloir qui desservait entrée, chambre et salle de bains de son coquet F3. Faisant un petit crochet par cette dernière, elle ouvrit en grand les vannes de la baignoire, évalua la température idéale en plongeant le bout des doigts sous le jet pendant la montée progressive de la chaleur, versa un peu de bain moussant. Puis elle sortit de la pièce et pénétra dans sa chambre pour se dévêtir et enfiler un long peignoir qu'elle avait extirpé de sa pile, au rayon " hygiène " du large et profond placard mural recelant une garde-robe éminemment achalandée. Dix minutes plus tard, Moira barbotait dans un langoureux océan brûlant recouvert de bulles. La revue e-GamCom tendue entre ses deux avant-bras émergés, à quelques centimètres de la surface, elle finissait de lire l'article d'Antoine Coparnand. " .../... Bien sûr, ces statistiques de départ ne sont pas immuables. Elles sont sujettes à des variations selon un système classique de points d'expérience. À chaque victoire sur un adversaire humain et en fonction du procédé (catégorie d'arme, sniping, combat rapproché, technique du charognard, etc.), le joueur augmente de quelques points son potentiel dans une de ses disciplines de prédilection. De même, les sauts, les stafes, le camping, la valeur moyenne des points de vie ou des temps de survie, sont, au même titre que plusieurs autres variables mesurables en cours de partie, comptabilisés et ramenés à des points supplémentaires de puissance ou de handicap. Le jeu, se référant à l'horloge des PC, utilise un programme simplifié de calcul du mouvement des planètes pour modifier en permanence les aptitudes physiques et autres compétences des guerriers. Ça se passe souvent de manière quasi indécelable, sauf en cas de forte résonance ou dissonance entre le ciel natal du sujet et la conjoncture planétaire du moment. En clair, en fonction de leur horoscope (traduit par différents biorythmes), les combattants ont plus ou moins la forme et ils doivent sans cesse tenir compte de leurs carences et de leurs points forts du moment pour ajuster leur technique de combat. " TO BE CONTINUED |

