BERNARDO - UN JOUEUR PAS COMME LES AUTRES - SUITE Arrivée au niveau des larges escaliers conduisant au pallier de la grande entrée, la caméra principale bifurqua sur le côté. Gagnant rapidement de la hauteur, elle entreprit de longer l'arène par la gauche. On entendait maintenant distinctement les deux syllabes martelées et scandées à l'unisson par une myriade de battements de pied et de gorges déployées : " But-cher ! But-cher ! But-cher ! " Sur la gauche de l'écran, apparaissait progressivement le plat sommet des immeubles environnants, alors qu'on atteignait à peine le niveau de la deuxième rangée des portiques qui agrémentaient l'immense façade de l'arène. D'une corniche, une nuée de pigeons prit son envol et se dispersa dans l'azur à notre passage. Un nouveau focus sur la hache mit fin au spectacle de ce décor splendide et intemporel. Partant du sol, sur lequel reposait, tête en bas, à quelques centimètres de nos yeux, le lourd instrument guerrier, la deuxième caméra opéra un panoramique vertical et arpenta chaque centimètre du long manche repeint à l'hémoglobine, jusqu'aux mains poisseuses et velues de son porteur, dont on découvrait la terrifiante physionomie, au second plan. De profil, un barbare titanesque, aux épaules démesurées, habillé de peaux de bêtes et arc-bouté sur ses deux énormes jambes nues aux muscles saillants, se frappa le torse avec le poing et esquissa un cruel sourire tout en saluant à la ronde d'un petit hochement de tête. Derrière le protagoniste central qui bien qu'accroupi, les dominait de quatre ou cinq têtes, quelques mètres plus loin, au delà d'un large périmètre jonché de cadavres, trois hommes et deux femmes armés d'épées ou de lances se tenaient à distance respectueuse. Comparativement, malgré les proportions tout à fait normales de leur morphologie, ces combattants, déployés en demi cercle et placés en position défensive, faisaient figure de lilliputiens dotés de cure-dents et coupe-papier. Tout au fond, hors de la zone de point de l'objectif, on devinait l'assemblée compacte et remuante dans les tribunes. Il était maintenant clair que l'action se déroulait au centre de l'arène. La caméra volante prit une nouvelle fois le relais. Parvenue à la cime de l'arène, les cris de la foule jaillirent brusquement des deux écouteurs et percutèrent de plein fouet les tympans de Bernardo. " But-cher ! But-cher ! " L'intérieur de l'arène apparut dans tout son gigantisme. Au bas mot, 70 ou 80 rangées concentriques de gradins bondés et écrasés par un soleil de plomb tapissaient les parois intérieures du chaudron humain qui mesurait plus d'un kilomètre dans sa plus grande largeur. Sans changer de cap, l'objectif entama le survol du public effervescent, passant au dessus d'une épaisse couche organique composée de milliers de têtes et de mains agitées. La puissance du chant monocorde de la multitude en liesse avait atteint son paroxysme, jusqu'à prendre le pas sur les images et se faire omniprésente. Rupture du travelling et retour au centre de l'arène, avec cette fois une vue générale de la scène, nous laissant découvrir, en plein milieu du champ de bataille, un lance-roquettes rutilant, suspendu au faîte d'un mat, haut de sept ou huit mètres et de faible diamètre. Ainsi disposée, on comprenait que l'arme constituait le seul moyen pour les petits gladiateurs démunis de mettre fin à un combat profondément inégal. Un mortel appât, en vérité. Ils avaient déjà subi de grosses pertes, à en juger les monticules de cadavres mutilés ainsi que les litres de sang répandus et pompés par le sable. Prenant appui sur son pied d'appel, le barbare effectua un fulgurant bond en avant. À sa deuxième enjambée, il avait déjà franchi une grosse moitié de la distance qui le séparait de ses adversaires. Sans interrompre sa prise d'élan, il posa le fer de sa hache monumentale sur le sable devant lui et, s'appuyant sur le bout de son manche comme si c'était une perche, il enchaîna par un troisième saut qui le propulsa dans les airs. Butcher le barbare, au point culminant de son envol, tira violemment sur la hampe restée en arrière. À bout de bras, le terrible hachoir ne pesant pas moins d'un quintal décrivit un large arc de cercle vertical et écrabouilla un guerrier qui, incapable d'anticiper l'incroyable vélocité de la montagne de muscles, avait juste eu le temps de lever les yeux au ciel pour se rendre compte qu'il était en plein sur la trajectoire du couperet. La hache avait sectionné le poitrail du malheureux, de la clavicule gauche à la hanche droite, tranchant net la cage thoracique et la colonne vertébrale, jusqu'à mordre le sable en profondeur. Dans son sillage, le cordon des guerriers s'était divisé en deux. Deux hommes et une femme d'un côté, une femme de l'autre, qui avaient plongé dans une direction opposée. Mais Butcher n'avait pas l'intention de leur accorder le moindre répit. Profitant de l'inertie de sa lancée, il utilisa son arme ancrée dans le sol à la manière d'un compas et obliqua sur la gauche tout en faisant un tour complet sur lui-même. Puis, dos tourné à la hache, main droite fermement agrippée à la poignée, d'un puissante torsion du buste, il déroula le bras et imprima à son arme une violente rotation au ras du sol. Grâce aux deux mètres cinquante de longueur du manche et à son exceptionnelle envergure, le titan bénéficiait d'une prodigieuse allonge, dont trois guerriers firent aussitôt les frais. Tranchant en avant, la pesante masse du fer lancée à 200 kilomètres/heure faucha latéralement les deux premiers fuyards à la hauteur des genoux. " Squishh ! " Les os craquèrent, les membres amputés roulèrent sur le sol, le couple de culs-de-jatte tournoya un instant et se vautra mollement. La hache n'avait rencontré aucune résistance physique notable. Le barbare, dans un geste assez similaire à celui d'un lanceur de marteau, en deux pas, tourna encore une fois sur lui-même. D'un mouvement d'épaule, il imprima une nouvelle accélération à la charge, lui faisant accomplir une autre ellipse, verticale celle-ci. À l'instant où l'arme passa au dessus de sa tête, au bout de ses bras tendus, il se ploya et lança de tout son poids la hache en direction du sol, à l'aplomb du troisième gladiateur qui s'était jeté à plat ventre. L'acier découpa l'homme en deux moitiés égales, juste au dessus du bassin. Les 80 000 spectateurs hurlaient à s'en déchirer les tympans. Butcher répondit à ces admirateurs par un petit grognement mais ne daigna esquisser le moindre sourire. Le dernier gladiateur, une jeune femme vêtue d'une courte tunique blanche sanglée à la taille par une fine lanière de cuir, s'était relevée, provisoirement hors de portée et avait le champ libre jusqu'au grand mât. Les deux combattants, immobiles pendant une fraction de seconde, se croisèrent du regard puis, ensemble, regardèrent en direction du poteau. Double départ en trombe. La guerrière piqua un sprint forcené sans lâcher des yeux son adversaire. Bien lui en prit. Butcher, réalisant son avance insuffisante, avait ramassé tout en courant une épée par la lame. Il lança celle-ci pour lui couper la route. En stoppant net sa course, la jeune fille avait échappé d'un poil au projectile giratoire dont elle pu sentir le souffle sur son visage. Mais le barbare avait eu le temps de s'interposer et déjà il envoyait sa hache, l'obligeant à reculer précipitamment. Face à face, tous deux guettaient leurs réactions mutuelles, Visiblement satisfait d'avoir réintégré sa zone de défense, Butcher se permit une petite plaisanterie. De ses deux mains jointes, il brandissait sa hache à la figure du petit bout de bonne femme et avec de rapides coups de poignet, il lui présentait successivement les deux côtés de son arme. " Hachoir ? Pioche ? Hachoir ? Pioche ? À toi de choisir, ma belle ! " Il termina sa phrase et fit un pas en avant. Ramenant les deux mains au niveau de son épaule droite il effectua un vif et ample swing en diagonale. À la plus grande surprise de tous, la guerrière ne se cont nta pas d'esquiver l'attaque. Au contraire, jetant sa courte épée, elle plongea à la rencontre de la hache qui arrivait par le bas, côté pioche. Elle parvint à saisir le pic et la base du manche, tandis qu'elle amortissait le choc de l'interception en ramenant à elle tous le bas de son corps. Poursuivant sa révolution, la hache s'éleva dans les airs. Butcher réagit dans la fraction de seconde qui suivit. Il tira violemment vers le bas, dans le but d'enfouir sa pioche au plus profond du sable et écraser la punaise entre le manche, le plat de l'arme et le sol. Lâchant prise au même moment, la jeune femme se catapulta d'un saut périlleux avant dans la direction approximative du mât. In extremis, en tendant un bras, elle réussit à agripper et à crocheter une jambe autour de ce dernier. Elle n'était plus qu'à deux mètres du lance-roquettes tant convoité. Elle se hissa en trois détentes jusqu'à lui. À peine avait-elle empoigné la crosse, une puissante secousse manqua de peu de la faire voltiger. À ses pieds, Butcher avait tenté le tout pour le tout. En un coup de hache, il avait sectionné le poteau à sa base. La grande barre, raccourcie d'environ un mètre, s'était plantée dans le sable. Elle vacilla brièvement au rythme des gesticulations de la guerrière qui se cramponnait d'une main au poteau et de l'autre, à son bazooka, puis tomba, d'abord doucement, puis en augmentant de vitesse, dans la direction du barbare. Butcher fit un pas de côté et, déduisant l'emplacement logique du point de chute de la combattante, il lança une ultime attaque. Hélas pour lui, il était tombé sur un adversaire plein de ressources. D'une détente précise, la jeune femme s'éjecta du mât et traça dans l'espace une majestueuse pirouette. Elle heurta le sol souplement en accomplissant un nouveau roulé boulé et se redressa sur le champ, un genou à terre et le bazooka braqué sur la brute accourante. 20 mètres les séparait, ce qui lui laissa le temps d'un dernier commentaire. " Eh ! Boule de graisse ! Changement de menu ! Tu passes directement au dessert ! " Soulevant une grande gerbe de sable, la roquette s'écrasa sur le sol sous les pieds de Butcher. Il fut déchiqueté par le souffle de l'explosion. Hache brisée, lambeaux de chair carbonisés, bouts de cartilages divers, morceaux de poumons, fragments osseux méconnaissables giclèrent au zénith. La déflagration résonna dans l'arène pendant plusieurs secondes, le public, abasourdi, s'était soudain immobilisé et, dans un complet silence, regardait avec stupeur tomber les derniers éclats du bouquet final pour le moins inattendu. Après un petit tour de piste, la caméra s'arrêta au dessus du gros cratère fumant, en face de la jeune femme qui avait conservé sa position de tir, puis zooma très rapidement sur le canon du lance-roquettes, jusqu'à nous permettre de lire, en gros plan, les références du numéro de série de l'engin, poinçonnés en caractères irréguliers dans l'acier brossé : RXM J185635-3755 - WARSOW. TO BE CONTINUED |

