BERNARDO - UN JOUEUR PAS COMME LES AUTRES " Vraiment, c'est pas possible, ça, d'être aussi empoté !!! Non mais, tu peux pas faire attention un peu ?!? " De son fauteuil, à l'autre bout du salon, sur un ton profondément irrité qui chez elle, était coutumier, la vieille mère de Bernardo, qu'on pouvait croire être en train de sommeiller devant l'épisode du jour des Feux de L'amour, s'en était vivement pris à la maladresse de son fils. " J… J… J'ai pas fait exprès, M… Maman… " bredouilla sombrement Bernardo de sa grosse voix enrouée, tout en dépliant sa pesante carcasse pour aller ramasser les pièces éparpillées et le CD fort heureusement intact, avant de reprendre sa place, sans plus accorder la moindre attention au flot ininterrompu des jérémiades accusatrices maternelles. Le chariot du lecteur de cédérom surgit de la face avant de l'unité centrale, placée sur le bureau. Bernardo y déposa la galette argentée et déclencha le mécanisme de retour de la crémaillère. Le plateau réintégra doucement les entrailles de la machine et le volet de protection, dans un petit " clap ", reprit sa position d'origine. Tandis que se lançait le programme auto-exécutable, Bernardo fouilla la poche de son jogging, à la recherche de son paquet de cigarettes. Selon une habitude immuable, au préalable, il compta mentalement les petits filtres dorés sagement alignés qui affleuraient à la cime de l'étui. Il faut noter que quel que fusse le résultat de son petit calcul, ce grand accro à la nicotine ultra conditionné par la peur du manque n'aurait, de toute façon, su remettre en question son impulsive décision de se fumer une clope. Quand Bernardo avait décidé d'en griller une, rien ne pouvait l'en dissuader, et surtout pas sa pauvre maman. Quitte à, en cas de panne sèche, ravaler sa maladive et titanesque peur des gens, pour prendre l'incroyable risque de déranger un voisin en plein dimanche après-midi et lui quémander quelques cousues. Se calant sur le dossier de sa chaise et entrant la tête dans les épaules afin de s'abriter derrière le rempart qu'il avait dressé en disposant la tour de son ordi sur son bureau pour s'aménager un petit espace intime, il put ainsi soustraire de son champ de vision l'image grimaçante de la mère. Bien qu'étant retournée à son feuilleton, elle jetait de fréquents regards inquisiteurs en direction de son fiston, ne pouvant, au passage, réprimer un long soupir destiné à manifester sa désapprobation à la vue du panache de fumée que Bernardo libéra dans l'atmosphère, à la fois par les lèvres et les narines. Le menu principal apparut sur l'écran. Installer le jeu. Entrée. Installation par défaut. Entrée. Choix du répertoire d'installation. Entrée. Ce répertoire n'existe pas, le créer ? Entrée. Veuillez patienter pendant l'installation du programme. Pendant que les petits carrés remplissaient peu à peu la barre de niveau d'installation, exprimé en pourcentage, Bernardo tétait consciencieusement sa clope, inquiet de connaître l'issue de la procédure. Le programme a été installé avec succès. Terminer ? Entrée. Il décocha la case Lire le fichier Readme.txt, valida Lancer le jeu et appuya sur Entrée. L'écran cliqueta et s'éteignit pendant plusieurs secondes, le temps de susciter chez Bernardo un bref élan de panique. " Uhh ? " Mais après un nouveau clignotement, le symbole de Systel Technologies apparut. " Ouf !" Papillonnant un court instant, le logo s'immobilisa au centre de la fenêtre d'affichage, suivi de peu par celui de Durfort 3D Studio. Les lettres de ce dernier, collées les unes aux autres, déformées selon une perspective en contre-plongée suggérant leur immensité, étaient texturées en pierres de taille, garnies de meurtrières et surplombées par une crénelure d'un seul tenant. Cette muraille à moitié recouverte de lierre et noircie par les siècles illustrait sans équivoque les deux mots-clé contenus dans le nom du Studio de développement, tout en lui donnant une troisième dimension : Dur, Fort et défiant le temps. Mais Bernardo n'avait guère prêté attention à tous ces détails. À présent rassuré sur la bonne marche du jeu (il avait la chance de posséder une carte 3D récente, qui répondait en toute transparence aux dernières normes en vigueur), à l'instant où apparaissaient les premières images de la scène cinématique, il brancha précipitamment la prise de son casque, histoire d'épargner à sa mère les premiers sons qui fatalement, ne pouvaient qu'être interprétés de sa part comme étant désagréables au plus haut point. Dans un long travelling, la caméra avait commencé par survoler paisiblement, à plusieurs dizaines de mètres d'altitude, entre deux rangées d'immeubles d'inspiration gothique et futuriste (le thème de prédilection des designers de Durfort 3D), une grande artère rectiligne fréquentée par une foule de piétons dont on ne pouvait pas encore discerner avec précision l'apparence. Tout à coup, cette vue d'ensemble chaleureusement ensoleillée fut bruyamment interrompue par un flash qui dura moins de deux secondes. Sous les acclamations tonitruantes d'un public invisible, en plan rapproché et se découpant sur le ciel, tenue verticalement, immobile et menaçante, une énorme hache au large tranchant recouverte de sang et de sable. L'autre extrémité du fer, légèrement incurvée, formait un long pic de pioche acéré. L'engin de mort s'abattait soudain et sortait du cadre juste avant de produire un gros " Squishh ". La première caméra prit le relais. Continuant à remonter le boulevard, elle plongea doucement en direction des passants, donnant au spectateur le loisir de se faire une idée plus précise de la faune et du décor. Un mélange d'uniformes stricts à la Space Rangers et de tenues civiles plus ou moins débraillées, un parterre dallé parcouru de larges tapis roulants. La population, silencieuse, vaquait en toute tranquillité. On commençait pourtant à entendre la clameur sourde de la foule déchaînée. Nouveau flash. La hache, toujours cadrée en plan serré, toujours sanguinolente, mais cette fois orientée à plat et ornée de ce qui ressemblait à un morceau de cuir chevelu, exécuta une rotation horizontale, ponctuée d'un autre " Squishh " retentissant. Retour à l'artère. L'objectif de la caméra, poursuivant son chemin, se rapprocha davantage des autochtones. Des militaires robustes à la mâchoire carrée, lourdement chaussés et gainés dans des combinaisons aux renforts multiples, des civils au look de mercenaires bardés de cartouchières, des moines rasés et drapés dans leur robe du bure, des cyperpunks couverts de tatouages, patibulaires et crasseux, etc. Aucune arme. Chaque genre était représenté par quelques jolis éléments féminins aux courbes on ne peut plus avantageuses. La rumeur de la foule se fit de plus en plus distincte au fur et à mesure que la caméra, reprenant un peu de hauteur, s'approchait de l'extrémité de l'artère pour déboucher sur un gigantesque bâtiment à présent parfaitement identifiable : une vertigineuse arène à la dimension du Colisée de Rome. L'enceinte aux lignes épurées, de forme elliptique, était bien campée sur d'immenses pilastres profilés en U qui, partant d'une base largement évasée, se dressaient vers le firmament tels une couronne d'aiguilles. TO BE CONTINUED |

